Monsieur Paul - Music, History & more...

A la ville, un chercheur en histoire sociale spécialiste de l'histoire du mouvement ouvrier en général, et du PCF en particulier, également enseignant à l'Université - A la scène, un mélomane acharné, attentif aux multiples incarnations de la musique noire américaine, des années 1950 aux années 1970... L'objectif de ce blog sera de mélanger ces deux univers et de voir ce qu'il pourra bien en sortir.

Wednesday, September 06, 2006

Lesson # 2 - Prosopographie... Kezako ?

Je ne commence pas par le plus facile, mais je vais là où m'emmène l'inspiration du moment... La prosopographie qu'est-ce que c'est et qu'est-ce que ça peut bien avoir à voir avec la musique ?
Selon l'éthymologie grècque, la prosopographie est la description d'une personne. Pour les sciences sociales, elle constitue une méthode permettant d'étudier un groupe défini par l'analyse des biographies des individus qui le constituent. Aux analyses statistique classiques (par exemple : composition par catégorie sociale des élus municipaux de Paris) la prosopographie ajoute de nouveaux critères et s'efforce de trouver les interactions entre ceux-ci.
Le chercheur tente donc d'accumuler les informations biographiques sur les membres d'un groupe données. Ces informations sont "codées" sous la forme de caractéristiques simples (par exemple : sexe, catégorie socio-professionnelle, classe d'âge, région d'origine, etc). A chaque individu correspond ainsi une "fiche signalétique", le plus souvent consignée dans une base de données informatique. Au-delà de certaines données évidentes comme la date de naissance ou le sexe, le panel des caractéristique intégrées à la recherche est infini. Il dépendra simplement de l'objet que l'on se propose d'étudier. Pour le cas d'un groupe d'aristocrates, on pourra ainsi intégrer leurs titres nobiliaires ou l'évolution du montant de leur rente, tandis que pour des militaires on pourra se pencher sur leur progression dans les grades. Analysée dans la masse au moyen de différents outils statistiques, cette série d'informations permettra de faire apparaître la conjonction de certaines caractéristiques, d'élaborer un ou des profils-types, d'identifier les ruptures ou les continuités dans les modes de vie, de recrutement ou de reproduction du groupe social envisagé. Cette méthode d'analyse est au centre de mes recherches et je me suis efforcé d'élaborer des outils informatiques originaux permettant de proposer une analyse dynamique des militants ouvriers, et plus particulièrement des militants communistes. Certes, mais que vient faire la musique là-dedans...

Eh bien, cette méthode d'analyse pourrait s'appliquer avec profit à l'étude des musiciens noirs américains, quels que soient les genres et les périodes. La lecture d'interviews de musiciens de jazz, de funk et de soul de la période 1950-1970 peut même déjà laisser entrevoir des pistes de recherche intéressantes.
Plusieurs questionnement me paraissent ainsi mériter une attention particulière. Quelles sont, par exemple, les filières de la formation musicale ? On peut d'emblée apporter quelques hypothèses évidentes, comme l'église, ou les structures socio-éducatives liées à l'église, et bien sûr l'enseignement secondaire (essentiellement les lycées) et supérieur (le Berklee College par exemple). La série des compilations Schoolyard Funk de DJ Shadow ou les albums du groupe texan Kashmere Stage Band témoignent ainsi de l'importance et de l'intérêt du travail des groupes de funk des lycées américains. Mais d'autres modalités plus inattendues pourraient très bien être révélées par un enquête attentive et systématique. Qu'on pense par exemple au cas de la Florida School for Deaf and Blind de Saint-Augustine (Floride) dont Ray Charles mais aussi Chuck Atkins, organiste du groupe Montgomery Express, furent tous deux élèves. Est-ce là l'exemple d'un accès spécifique à la profession de musicien pour certaines catégories d'acteurs ?
Autre analyse possible, celle de l'environnement originel et de l'acquisition d'une culture musicale primaire. Quels sont les milieux sociaux, culturels voire géographiques favorables à l'émergence de carrières musicales. Là encore, l'intervention des structures religieuses ou para-religieuses est peut-être une piste. A l'échelle de la cellule familiale, quel rôle pour les parents dans la découverte de la musique ? Sont-ils eux-mêmes musiciens ? Amateurs ou professionnels ? A quelle musique ont-ils exposé leurs enfants ? Un tableau d'ensemble sur cette question permettrait sans aucun doute de proposer une analyse fine des pratiques culturelles populaire dans l'Amérique noire.
Dans la même perspective, l'étude précise du cheminement des musiciens, des conditions et des lieux dans lesquels ils se sont produits fournirait sans doute, dans le cas des plus méconnus, la matière nécessaire pour comprendre les formes d'un pratique musicale populaire qui existait dans l'ombre des grandes entreprises commerciales (Motown ou Stax) et des grands centres urbains (New York, Chicago ou Philadelphie). La profusion des scènes locales ou micro-locales y gagnerait sans doute un éclairage riche et pertinent.
Enfin, dernière piste, peut-être plus applicable aux jazzmen mais qui sait, celle des réseaux et de la circulation des musiciens à l'échelle du pays et dans le champ social de la musique. Les mécanismes de l'ascension dans l'industrie musicale apparaissent souvent comme une accumulation de rencontres, mélange de hasards biographiques et de cooptations fraternelles et/ou paternelles. Une analyse plus fine nous réserverait peut-être maintes surprises, révélant les "hommes pivots" de la profession (musiciens, producteurs, manager ?).
Cette proposition d'analyse, ce pont entre l'histoire et la musique profiterait sans aucune doute à la connaissance de la musique elle-même. Cette dernière est en effet trop souvent étouffée par les grandes figures, dont l'ombre portée masque le tissu socio-culturel sur lequel elles s'élèvent, là où l'histoire, comme discipline, a su s'affranchir depuis longtemps des modèles héroïques pour s'intéresser aux groupes ou aux logiques collectives. Autre travers, l'expertise musicale se complait encore trop souvent dans l'hermétisme d'une accumulation anecdotique et encyclopédique, comme incapable de rendre intelligibles ou perceptibles par tous des cohérences profondes, purement musicales mais aussi bien souvent culturelles et sociales, autrement dit historiques. L'histoire, en tant que pratique, regard ou discours pourrait peut-être ainsi aider a trouver une nouvelle forme de valorisation de la musique.
Class is dismissed... see you next time...

0 Comments:

Post a Comment

<< Home